Tomas Tranströmer

 

 

 

 

 Tomas Tranströmer  poème avec piano  

décès du prix Nobel de littérature ( on y retrouve le poème avec piano et le texte , vrai poème, vraie résistance, vraie émotion)

article par Åsa Beckman   Dagens Nyheter - Stockholm  Publié le   courrierinternational

Solen står lågt nu.
Våra skuggor är jättar.
Snart är allt skugga.

Le soleil est bas, maintenant.
Nos ombres sont des géants.
Bientôt tout est ombre.

 

Ces poèmes sont extraits du recueil « Baltiques », oeuvres 1954-2004 (1), de Tomas Tranströmer.

 

C’était avant le temps des poteaux télégraphiques.

Mon grand-père était jeune pilote côtier. Il inscrivait dans son carnet les bateaux qu’il pilotait — noms, destinations, tirants d’eau. Quelques exemples de 1884 : Vap. Tiger Capit. Rowan 16 pieds Hull Gefle Furusund Brick Ocean Capit. Andersen 8 pieds Sandefjord Hernösand Furusund Vap. St Pettersburg Capit. Libenberg 11 pieds StettinLibau Sandhamm

Il les amenait jusque dans la Baltique, à travers cet extraordinaire dédale d’îles et d’eau. Et ceux qui se rencontraient à bord et se laissaient porter, quelques heures ou quelques jours, par la même carcasse, à quel point faisaient-ils connaissance ? Dialogues en anglais mal orthographié, entente et mésentente mais si peu de mensonges conscients.

À quel point faisaient-ils connaissance ?

Quand la brume était épaisse : visibilité réduite, vitesse limitée. D’une enjambée, la presqu’île sortait de l’invisible et se tenait à proximité.

Un beuglement toutes les deux minutes. Les yeux lisaient droit dans l’invisible.

(Avait-il le dédale en tête ?)

Les minutes passaient.

Les fonds et les îlots remémorés comme des psaumes.

Et cette sensation d’être « là et nulle part ailleurs » qu’il fallait conserver, comme lorsqu’on porte un vase rempli jusqu’à ras bord et qu’on ne doit rien renverser.

Un regard jeté dans la salle des machines.

La machine compound, aussi robuste que le coeur humain, travaillait avec des gestes délicatement élastiques, acrobates d’acier, et des parfums montaient comme d’une cuisine.

Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage, je partis pour l'île recouverte de neige. L'indomptable n'a pas de mots. Ses pages blanches s'étalent dans tous les sens ! Je tombe sur les traces de pattes d'un cerf dans la neige. Pas des mots, mais un langage.

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Le vent a pénétré dans la forêt de pins. Un murmure pesant et léger.

La Baltique murmure aussi au milieu de l’île, au fond de la forêt nous voici en haute mer.

La Vieille femme haîssait le murmure des arbres. Son visage se fermait de mélancolie, chaque fois que la tempête se levait : 

« Il nous faut penser à ceux qui sont là-bas, sur leurs bateaux. »

Mais elle entendait encore autre chose dans ce murmure, tout comme moi, nous sommes parents.

(Nous marchons côte à côte. Elle est morte depuis trente ans déjà.)

Le murmure dit oui et non, entente et mésentente.

Le murmure dit trois enfants bien portants, un au sanatorium et deux autres disparus.

Le grand courant d’air qui insuffle la vie à certaines flammes et qui en éteint d’autres.

Les circonstances.

Le murmure :  Délivrez-moi, Seigneur, les eaux me pressent l’âme.

On marche longtemps et on écoute et on arrive au moment où les frontières s’ouvrent

ou plutôt

où tout devient frontière. Une place découverte plongée dans l’obscurité. Des gens sortent groupés des bâtiments faiblement éclairés tout autour. Une rumeur.

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Voyez cet arbre gris. Le ciel a pénétré

par ses fibres jusque dans le sol -

il ne reste qu'un nuage ridé quand

la terre a fini de boire. L'espace dérobé

se tord dans les tresses des racines, s'entortille

en verdure. - De courts instants

de liberté viennent éclore dans nos corps, tourbillonnent

dans le sang des Parques et plus loin encore.

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A deux heures du matin : clair de lune. Le train s’est arrêté
au milieu de la plaine. Au loin, les points de lumière d’une ville
qui scintillent froidement aux confins du regard.

C’est comme quand un homme va si loin dans le rêve
qu’il n’arrive à se souvenir qu’il y a demeuré
lorsqu’il retourne dans sa chambre.

Et comme quand quelqu’un va si loin dans la maladie
que l’essence des jours se mue en étincelles, essaim
insignifiant et froid aux confins du regard.

Le train est parfaitement immobile.
Deux heures : un clair de lune intense. Et de rares étoiles.

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DE LA MONTAGNE

Je suis sur la montagne et contemple la baie.
Les bateaux reposent à la surface de l'été.
« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

« Nous errons dans une maison assoupie.
Nous poussons doucement les portes.
Nous nous appuyons à la liberté. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

J'ai vu un jour les volontés du monde s'en aller.
Elles suivaient le même cours ― une seule flotte.
« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.  

 

(1) Traduit du suédois et préfacé par Jacques OUTIN, Avertissement de Kjell ESPMARK, Poésie/Gallimard n° 397, 384 p., 7,60 €

 

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