Ombres sur l'Hudson

Pourquoi Isaac Bashevis Singer est-il un si grand romancier?

Ombres sur l'Hudson refait de moi un lecteur de Singer, envoûté par cette puissance d'invention romanesque

Le trouble et l'émotion viennent de ce que chez Singer les personnages vivent, ils sont nous et eux, ils sont palpables, si différents et pourtant si modernes dans leurs pulsions, leurs dérives et leurs quêtes

C'est que Singer nous cueille avec une telle intelligence de l'humain !

Il nous inscrit sans aucune complaisance dans le pire moment de cette période décisive de notre modernité, 45/ 48, là où ils reviennent, les rescapés d'un monde en cendre, blessures béantes, là où il faut consoler les morts autant que les vivants

Là où il faut dire et maudire.

Et Singer accomplit l'impossible, en langue yiddish, sans aucun larmoiement, il pose et construit ses interrogations politiques et philosophiques, incontournables, imparables, Qui est ce dieu? Comment vivre, croire, être bon? Quel est ce mal?

Et dans le même moment ses personnages aiment, désirent, se trompent, se fustigent, avec toutes la palette des amours, des divorces, des élans, des interrogations,

Singer est le romancier qui y croit, vous y fait croire, à tous ces méandres, chaque moment est vrai, même si justement, il vous fait comprendre que là encore, ce n'était qu'une illusion,

jamais ses personnages ne sont monstrueux,

Comment Singer réussit -il à nous les transmettre aussi vivants, si proches?

constamment Singer relance doucement des scènes incroyables, l'actrice qui joue le fantôme de la femme disparue dans les camps lors d'une séance de spiritisme à l'américaine, le médecin si respectable si généreux qui ne trouve rien d'autre qu'à reprendre son ancienne femme allemande mariée à un nazi pendant la guerre.

Tous ces personnages s'inscrivent dans une identité juive qu'ils interrogent et que Singer nous rend si étrangement familière, cette identité se révèle par des actes de vie, des élans qui sont aussi ceux des non juifs.

Paradoxalement Singer réussit à parler pour tous dans le cadre d'une identité singulière, comment ne pas penser à Hannah Arendt?

En intégrant ces rescapés au monde si moderne et présent de ce New York post guerre, Singer sauve ce peuple anéanti, il le relance dans une vie qui continue; à vif, il réexplore notre vie à tous, après la guerre et les massacres, quelle énergie, quelle foi !

Singer le blasphémateur, Singer le consolateur,

Heureusement qu'il est gentil car il peut être d'une méchanceté horrible, ces personnages peuvent soudain devenir des caricatures hallucinantes d'américains et de juifs lâches et ignobles,

puis en grand romancier Singer prend cette caricature, la relance, l'excuse, l'aime, lui pardonne, comme il pardonne à dieu ?

a.a

voir liens

interview de Singer sur l'écriture dans Sarmatian review

 

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