Le commencement est comme un dieu qui, aussi longtemps qu'il séjourne parmi les hommes, sauve toute chose. Platon.Lois.

 

Cette citation double puisqu'elle réfère à Platon et à la philosophe Hannah Arendt, La crise de la culture(folio, essai, Gallimard)
(1954/trad 1972)
m'a semblé très signifiante en ce début 2000 , date tout de même rare, engloutie par l'oublieux trou de mémoire de notre quotidien

cette évocation d'un commencement a de quoi arrêter

il y flotte comme un frémissement, un sacré, la perception ou la nostalgie d'un autre horizon

ce n'est pas là du tout l'offre d'un optimisme béat

affirmation plutôt que parfois pour l'individu, en nous, et pour les sociétés , se produisent de formidables évènements qui nous font revivre,  ou plutôt commencer, 
il semble que cette notion soit chère à Arendt et qu'elle y revienne souvent

D'après le premier essai de la Crise de la Culture, de la tradition et l'âge moderne, il apparaît que pour Arendt ce commencement est celui de la "tradition de notre pensée politique" "bien déterminée dans les doctrines de Platon et d'Aristote", mouvement qui a une fin, Kierkegaard, Marx et Nietzsche étant les philosophes de cette fin.
La fin de cette tradition politique, Arendt la voit dans "la domination totalitaire" qui a rompu la continuité de l'histoire occidentale".

D'autres essais interrogent divers aspects de la société, sa réflexion qui date de 1955 est singulièrement en prise avec les développements actuels.

Dans l'essai "La crise de la culture", Arendt pose la question de la "culture de masse". Elle avance prudemment et avec méthode. Il ne s'agit pas d'ajouter "au kitsch une dimension intellectuelle", mais de s'interroger sur le "rapport hautement problématique de la société et de la culture".

La notion de culture de masse sous entend qu'il y aurait eu un "âge d'or de la bonne société", mais depuis le XVIII , les artistes ont sévèrement dénoncé "le philistinisme de la société",(pas encore de masse)mépris, incompréhensension des valeurs de l'art, inadéquation: "le philistin méprisa d'abord les objets culturels comme inutiles jusqu'à ce que le philistin cultivé ne s'en saisisse comme d'une monnaie avec laquelle il achète une position supérieure dans la société"

Hannah Arendt, fait l'hypothèse que cette société qui précède cette "société de masse" permettait la" présence d'autres couches de non-société dans lesquelles pouvaient s'échapper l'individu"; la société de masse au contraire est celle qui intègre, englobe, rendant impossible d'autres espaces :" une bonne part du désespoir des individus dans les conditions de la société de masse est due au fait que ces échappées sont maintenant bloquées parce que la société a incorporé toutes les couches de la population".

On peut s'interroger en effet sur tous les procédés médiatiques tendant à inclure et encore inclure les couches de la population qui en redemandent. Ce formidable lissage des individus et des oppositions entrepris par notre société si libérale prolongement de la violence totalitaire?

Une autre idée essentielle d'Arendt est le constat que la société de masse atteint "la nature "même des objets d'art, "la culture est détruite pour engendrer le loisir"," bien des grands auteurs ont survécu à des siècles d'oubli... seront ils capables de survivre à une version divertissante de ce qu'ils ont à dire?" Comment ne pas penser à toutes ces adaptations à succès entre autre de ce cher Victor , Shakespeare est en bonne place.

La société actuelle développe un temps du loisir qui ne sert plus qu'à consommer de plus en plus. Arendt y voit une véritable dévoration qui " se nourrit des objets culturels du monde"; "cette attitude implique la ruine de tout ce à quoi elle (la société de consommateurs) touche".

Ces transformations perçues par Hannah Arendt me semblent effectivement de plus en plus perceptibles, et peser lourdement sur la nature de toute oeuvre artistique; de plus en plus de duplications, d'adaptations , de mise en spectacle d'un verbe lui même devenu divertissement, dévoration des signes et des techniques.

Quel est le rôle du net dans cette curieuse pâte ? savoir réel, savoir transformé en consommation ludique, intégration, repérage, flicage?

mise en commun d'esprits , contre pouvoir, ou consommation effrénée d'oeuvres amenant leur perdition destruction?

 

anton alain.

voir La crise de la culture, fiche lecture par le CNAM et biographie détaillée.
The” Reluctant Modernism of Hannah Arendt  by Seyla Benhabib, Boston review.

 

 

retour accueil